Le recensement de 1906 en Algérie et en Tunisie

article paru dans les Annales de Géographie. 1908, t. 17, n°91

A l'exemple de ce qui a lieu en France, et sensiblement à la même date, il est procédé tous les cinq ans, en Algérie et en Tunisie, au dénombrement de la population. Mais, tandis que dans la métropole les recensements quinquennaux ne nous réservent guère de surprises, ils présentent un grand intérêt dans l'Afrique du Nord, où l'on a affaire à des groupes coloniaux en voie de formation, et la publication des résultats est attendue avec une certaine curiosité par ceux qui s'intéressent à ces questions.

Partie I

La population totale de l'Algérie 1, d'après le recensement de 1906, s élève à 5 231 850 hab., y compris l'armée. Si l'on déduit de ce chiffre la population comptée à part (armée, élèves internes des lycées et collèges, malades, hospitalisés, détenus, etc.), soit 73 799 individus, sur lesquels environ 55 000 hommes de troupes européennes et indigènes, il reste pour la population municipale 5 158 051 individus. Au recensement antérieur 2, celui de 1901, la population, armée non comprise, était de 4 801475 hab., et la population municipale de 4 785 144. L'augmentation, pendant la dernière période quinquennale, serait donc de 430 375 unités 3, et de 372 907 pour la population municipale.

Il convient de remarquer que l'Algérie du dénombrement de 1906 n'est plus tout à fait celle du dénombrement de 1901. Elle s'est augmentée de vastes étendues désertiques, qui, jointes à la partie méridionale des anciens Territoires de commandement, constituent maintenant les Territoires du Sud. Mais, comme les régions nouvellement occupées sont à peu près vides d'habitants et n'ont été que très imparfaitement recensées, le chiffre de la population de l'Algérie n'en est pas sensiblement accru. Ce sont surtout les circonscriptions administratives qui ont été modifiées. L'Algérie du Nord, pour 199 970 kmq., a 4 785 759 hab. ; le territoire civil compte dans ce total pour 155 609 kmq. et 4 560 617 hab. ; ce qui reste des anciens Territoires de commandement, appelés à être graduellement absorbés dans le territoire civil, a seulement 44 361 kmq. et 225 142 hab. Quant aux Territoires du Sud, pour 2 700 000 kmq. environ, ils n'ont que 446 091 hab. : superficie et chiffre de population ne sont d'ailleurs qu'approximatifs pour ces territoires. En raison de l'impossibilité où l'on se trouvait de procéder dans ces régions à l'établissement de bulletins individuels, surtout pour les populations éparses, il avait été décidé que le dénombrement de la population indigène y serait effectué par fraction ou par ksar, au moyen de listes nominatives fournies par les chefs indigènes, vérifiées et contrôlées par les autorités locales 4.

Les nouvelles divisions administratives permettent de voir à quel point les habitants de l'Algérie, tant indigènes qu'Européens, sont groupés dans le Tell, dans l'étroite bande fertile, arrosée et cultivable qui longe la Méditerranée. Les 200 000 kmq. de l'Algérie du Nord ont une densité moyenne de . 23 hab. au kilomètre carré ; cette moyenne elle-même ne donne pas une idée exacte de la répartition : la densité, inférieure à 1 dans toute la région des steppes, dépasse 100 en Kabylie. Mais la population de l'Algérie est loin, comme on sait, de former un tout homogène ; pour les questions de densité comme pour toutes les autres questions démographiques, il convient de considérer à part chacun des groupes qui la composent.

Le recensement de 1906 enregistre une population municipale 5 de 4 477 788 indigènes musulmans, dont 4 447 149 sont sujets français, et 30 639 étrangers, Marocains ou Tunisiens. Ils étaient 4152 884 en 1901; c'est une augmentation de 324 904. Il est très satisfaisant de voir que la population indigène ne tend nullement à disparaître ; il est même satisfaisant qu'elle s'accroisse ; cependant, cette multiplication si rapide n'est pas sans provoquer quelques inquiétudes pour les années de mauvaises récoltes. La population indigène s'accroît le plus vite précisément là où elle est le plus dense, c'est-à-dire dans les Kabylies du Djurjura et des Babors. L'arrondissement de Tizi-Ouzou, a maintenant 416 152 hab., dont 407 506 indigènes, pour 3689 kmq. (densité : 113); la commune mixte du Djurjura, 63 705 hab., dont 63 549 indigènes, pour 332 kmq. (densité : 191). La soupape de sûreté de l'émigration répand, il est vrai, les Kabyles sur les deux tiers du territoire de l'Algérie, mais c'est peut-être un palliatif insuffisant. Comme l’а montré Mr Demontés 6, la densité indigène et la densité européenne sont généralement en raison inverse l'une de l'autre : la première va en croissant d'W en E, la seconde d'E en W. Les indigènes sont surtout nombreux dans les provinces de Constantine et d'Alger, les Européens dans la province d'Oran; dans un seul arrondissement, celui d'Oran, les Européens l'emportent en nombre sur les indigènes (155 650 Européens, contre 126 242 indigènes).

La population européenne compte 680 263 individus (dont 5 353 seulement dans les Territoires du Sud), au lieu de 632 260 en 1901, soit un accroissement de 48 000. Le recensement de 1906 décompose cette population comme il suit :

  • Français d'origine nés en France et en Algérie : 278 976
  • Étrangers naturalisés par décrets : 21 696
  • Étrangers naturalisés par la loi de 1889 définitivement : 97 950
  • Étrangers naturalisés par la loi de 1889 sous condition suspensive : 50 798
  • Israélites naturalisés par le décret de 1870 : 17 290
  • Israélites nés de parents naturalisés par le décret de 1870 : 47 355
  • Espagnols : 117 475
  • Italiens : 33 153
  • Anglo-Maltais : 6 217
  • Autres : 9 353
  • TOTAL : 680 263

Il convient d'abord de mettre à part les Israélites, qui sont Européens et Français au point de vue politique, par la naturalisation que leur a conférée le décret de 1870, mais indigènes au point de vue ethnique, par la naissance et l'origine. Ils se font remarquer par une extrême rapidité d'accroissement, plus rapide même que celle des indigènes musulmans; de 57 046 en 1901, ils ont passé à 6 i 645 en 1906.

Restent les Français, les naturalisés et les étrangers. C'est surtout en ce qui concerne ces trois groupes et leur importance relative que le recensement de 1906 apporte des renseignements importants. On sait comment la question se pose. Avant 1889, l'étranger né en France devenait Français si, dans l'année de sa majorité, il réclamait cette qualité ; la loi de 1889 a renversé les termes de l'option : elle présume, chez tous ceux qui ne déclarent pas une intention contraire, la volonté de devenir Français ; c'est ce qu'on a appelé la naturalisation automatique. Une notable fraction de la population étrangère a été ainsi ajoutée au groupe français. Le recensement de 1906 nous fait connaître l'importance de cette fraction; il distingue 21 696 étrangers naturalisés français par décrets, 97 950 naturalisés définitivement par la loi de 1889, soit 119 646 naturalisés, auxquels on peut joindre ceux que le recensement appelle les naturalisés sous condition suspensive, c'est- à-dire les individus mineurs d'origine étrangère nés en Algérie, qui ne deviendront définitivement des Français qu'à leur majorité, si à cette époque ils sont encore domiciliés dans la colonie et ne déclinent pas la nationalité française : ils sont 50 798 7, ce qui, si on les compte avec les naturalisés, porte le nombre de ces derniers à 170 444. Il y a, en outre, 166 198 étrangers, dont 117 475 Espagnols. Si l'on ajoute les naturalisés aux Français, on a 398 622 Français (et même 449 420 avec les naturalisés sous condition suspensive), contre 216 996 étrangers (et même seulement 166 198, si l'on adopte la manière de compter du recensement). Si au contraire, on ajoute les naturalisés aux étrangers, ils sont 336 642, contre 278 976 Français. Aux environs de 1891, il y avait à peu près équilibre entre les Français et les étrangers 8; depuis lors, l'équilibre est rompu, en apparence au profit des Français, en réalité au profit des étrangers. Les Français d'origine eux- mêmes sont fortement imprégnés de sang étranger par les mariages mixtes ; ces mariages, qui ont lieu surtout entre Français et femmes espagnoles, atteignent une proportion de 20% à 21% 9 et sont en général les plus féconds 10. Dans un avenir assez rapproché, les deux tiers des enfants de l'Algérie auront du sang étranger dans les veines.

La proportion d'étrangers et de naturalisés apparaît encore plus forte si l'on considère le département d'Oran, qui est, comme on sait, celui où les Espagnols sont le plus nombreux. On y trouve seulement 85 792 Français d'origine, contre 77 470 naturalisés (dont 24 970 sous condition suspensive) et 86 227 étrangers; les trois groupes sont donc sensiblement d'égale force numérique. Dans l'arrondissement d'Oran, on compte 40 937 Français d'origine, 48 878 naturalisés (dont 16 982 sous condition suspensive), 52 676 étrangers ; dans l'arrondissement de Bel-Abbès, 11 029 Français d'origine, 11 790 naturalisés (dont 3123 sous condition suspensive), 13 445 étrangers. A Oran-ville, il y a 21906 Français, 27 570 naturalisés (dont 10199 sous condition sus pensive) et 25 256 étrangers ; à Mers-el-Kebir, 230 Français, 1 483 naturalisés (dont 456 sous condition suspensive), 920 étrangers ; à Saint-Denis-du-Sig, 782 Français, 3 521 naturalisés (dont 1298 sous condition suspensive), 2 558 étrangers.

Tout a été dit sur les inconvénients de la loi de 1889 et sur le « péril étranger » ; il ne faut ni le nier ni l'exagérer. Nous ne voulons ni ne pouvons nous passer du concours des étrangers pour la mise en valeur de l'Algérie ; il n'est pas à souhaiter qu'ils restent groupés en nationalités distinctes : la naturalisation est donc la seule solution qui s'offre. Peut-être aurait-il convenu de mieux ménager les transitions et de graduer, comme on l'a plusieurs fois proposé, l'accession à la cité française; mais il est aussi impossible de revenir sur la loi de 1889 que sur le décret de 1870 qui a naturalisé les Israélites indigènes. Il faut s'efforcer de nous assimiler tous ces Néo-Français, et il n'est nullement impossible d'y parvenir. Il faut aussi, comme nous l'avons dit ici même 11, contre-balancer l'afflux étranger en encourageant de toutes les manières l'immigration et la colonisation françaises, avant qu'il y ait saturation et que le nouveau peuple algérien ait acquis ses caractères définitifs.

Nous nous abstiendrons de comparer en détail les résultats du dénombrement de 1906 à ceux du dénombrement de 1901, en ce qui concerne les différentes catégories d'Européens. En 1901, les naturalisés avaient été très incomplètement et très inexactement recensés ; comme, par ailleurs, la population comptée à part avait été répartie dans les différentes colonnes de la population municipale détaillée, il est difficile de connaître l'accroissement réel. Nous estimons cependant que, tout compte fait, les Européens, défalcation faite des Israélites, ont augmenté de 40 000 têtes environ, passant de 575 206 à 615 618 12. Il serait tout à fait vain d'essayer de répartir cette augmentation entre les Français, les naturalisés et les étrangers.

Divers symptômes semblent indiquer que la période de formation, ce qu'on pourrait appeler l'enfance du peuple algérien, est à peu près terminée, et que ses caractères démographiques sont sur le point de se fixer. Les statistiques actuellement publiées 13 n'indiquent pas la proportion de Français nés en Algérie et de Français nés en France; mais, depuis 1891, peut-être même depuis 1886, les Algériens sont les plus nombreux 14. D'ailleurs, d'une manière générale, depuis 1896, la part de la natalité est devenue plus forte que celle de l'immigration dans l'accroissement de la population européenne.

On devait s'y attendre : à mesure qu'un peuplement colonial grossit, la part de l'immigration, même lorsque celle-ci maintient son apport, s'abaisse relativement à la masse 15. Peut-être les grands travaux publics, notamment les constructions de chemins de fer qui vont être entreprises en Algérie sur les fonds d'emprunt, amèneront-ils un renforcement de l'immigration dans les années qui vont venir. L'excédent des naissances sur les décès existe depuis 1856 dans la population européenne; cet excédent est de plus en plus fort, mais son augmentai ion est due surtout à un abaissement de la mortalité, car dans ces dernières années la natalité algérienne elle-même tend à diminuer. Son taux, d'après Mr Demontés 16, tendrait à se fixer aux environs de 29‰, taux. intermédiaire entre celui de l'Espagne (35 ou 36) et celui de la France (22). Le taux de la mortalité 17 est descendu à 20‰ ou 21‰. Enfin, tandis qu'à l'origine de toutes les colonies le sexe masculin l'emporte sur le sexe féminin, parce que l'immigration amène surtout des hommes, l'équilibre numérique des sexes 18 a été atteint en Algérie vraisemblablement aux environs de 1901.

Le recensement de 1906 - et c'est ce qui en fait l'intérêt - saisit les divers groupes de la population algérienne au moment précis où ils tendent vers la fusion, mais demeurent encore distincts, ce qui ne sera plus le cas dans quelques dizaines d'années. Il y a fusion ethnique, fusion économique, fusion morale ; un peuple nouveau se forme, le peuple algérien 19.

Partie II

On n'avait jusqu'ici recensé en Tunisie que la population française : en 1906, les opérations ont porté sur l'élément européen tout entier, français et étranger. Par un scrupule assurément excessif, les indigènes ont encore été laissés en dehors. Sans doute, pour des raisons diverses, ils n'aiment guère les recensements; cependant, les Tunisiens sont depuis assez longtemps sous le protectorat français pour qu'une recherche aussi simple, si elle est conduite avec prudence, n'éveille aucune susceptibilité et ne présente aucun inconvénient. Tout au moins aurait-on pu se procurer des données approximatives en employant le système pratiqué par l'Algérie dans les Territoires du Sud, et en faisant dresser des listes par les cheikhs, les caïds et les contrôleurs. La population indigène musulmane de la Tunisie est estimée, tout à fait arbitrairement, à 1 600 000 individus. Mais nous n'avons de chiffre positif que pour le nombre des assujettis à la « medjba », qui est de 317181 en 1906 20. Les Israélites sont au nombre de 64 170, dont 43 000 à Tunis 21. En revanche, le recensement donne des renseignements très complets sur la population européenne; les conclusions qui s'en dégagent sont mises en lumière dans un excellent rapport de Mr J. Bartholomé, directeur de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation 22.

Le dénombrement de 1906 a constaté en Tunisie la présence d'une population européenne civile de 128 895 personnes. Si l'on déduit les 2 297 Européens des Territoires du Sud et du contrôle de Gafsa, on a 126 598 Européens pour une superficie de 66 380 kmq.; le département de Constantine à 148 847 Européens, dont il faut déduire 17 367 Israélites, soit une densité assez analogue 23. Sur ces 128 895 Européens, on compte 34 610 Français, dont 2 157 naturalisés seulement, et 94 285 étrangers, dont 81156 Italiens, 10 330 Maltais, 683 Grecs, 600 Espagnols, 1 516 Européens de nationalités diverses. La circonscription de Tunis renferme à elle seule plus de 60% du total des Européens : 78 519, dont 61497 pour Tunis-ville; vient ensuite la circonscription de Bizerte avec 14 487 Européens (7 585 à Bizerte-ville), celle de Sousse avec 8 131, celle de Sfax avec 6 711. Au point de vue des sexes, la prédominance masculine est la règle en Tunisie (52 hommes pour 48 femmes), pour l'ensemble des Européens ainsi que pour chacune des principales colonies; mais l'écart diminue, et l'équilibre des sexes, de même qu'en Algérie, tend à s'établir. Au point de vue des professions, 55 368 Européens vivent de l'industrie (c'est-à-dire, en fait, des entreprises de mines ou de travaux publics), 22 805 du commerce, 17 561 de l'agriculture. 52% sont illettrés (42%, si l'on défalque les enfants de moins de dix ans). La proportion des étrangers parlant français est de 36 p. 100, et un nombre sans cesse croissant d'enfants étrangers fréquente nos écoles.

Les Français forment seulement 27% du total de la population européenne; ils sont passés de 10 030 en 1891 à 24 201 en 1901 et 34 610 en 1906; la progression au cours des cinq dernières années est un peu plus élevée que durant les périodes quinquennales antérieures, sans être cependant entièrement satisfaisante, car la part de l'immigration métropolitaine demeure assez faible, et l'accroissement est dû surtout aux Algériens et aux Tunisiens eux-mêmes. Au point de vue de l'origine, 9 239 Français sont nés en Tunisie, 5 251 en Algérie, 18 439 en France, au lieu de 14 026 en 1901, soit une augmentation de 4 413 unités (moyenne annuelle : 883). Abstraction faite du département de la Seine (426), ils proviennent surtout des départements du Midi et notamment du Sud-Est (Corse, 570). Le contrôle de Tunis a 18 626 Français (14 222 à Tunis-ville), celui de Bizerte 4 611. L'accroissement atteint 5 833 unités pour la circonscription de Tunis, au lieu de 3 126 pour la période quinquennale précédente; il descend à. 1 052 pour celle de Bizerte, au lieu de 2 625 de 1896 à 1901 . Au point de vue des professions, la colonie française compte 8 499 fonctionnaires, 6 513 industriels, 5 830 commerçants, 4 443 agriculteurs.

De même que la nouveauté du recensement de 1906 en Algérie est de faire connaître le chiffre des naturalisés, l'innovation en Tunisie est de donner pour la première fois le chiffre des étrangers et en particulier des Italiens. Le contrôle institué parle décret de 1898 sur la police des étrangers obligeait ceux-ci à faire une déclaration en arrivant en Tunisie ; ce sont ces déclarations, centralisées à la Direction de la Sûreté, qui avaient fourni à Mr G. Loth les documents dont il a fait usage 24. Ce contrôle permettait de chiffrer l'immigration étrangère en Tunisie, mais ne renseignait qu'imparfaitement sur l'exode correspondant et ne faisait pas connaître les enfants nés postérieurement à la fiche de leurs parents. Même si l'on admet, ce qui est vraisemblable, qu'il s'est produit au recensement un plus grand nombre d'omissions pour la population étrangère que pour la population française, il n'en est pas moins certain que le nombre des étrangers présents dans la Régence aurait tendance à diminuer ou tout au plus à rester stationnaire. Malgré tout, les Français sont un contre trois étrangers en Tunisie, alors que, même dans la province d'Oran et en déduisant les naturalisés, ils sont un contre deux. A noter que 37 632 étrangers sur 94 285 sont nés en Tunisie, en Algérie ou en France.
Les Italiens, comme on sait, forment la grande majorité de la colonie étrangère : ils sont 81156. Dès 1903, Mr Loth évaluait leur nombre à 80000, évaluation inférieure à celle de certains auteurs, et la statistique officielle les portait à 89000 en 1905 25. Peut-être n'avait on pas tenu assez de compte de la population flottante, qui vient et s'en retourne. 52 076 Italiens sont dans la circonscription de Tunis, dont 40606 à Tunis-ville. 45 049, soit 55% du total, sont originaires de Sicile; viennent ensuite la Sardaigne (2 927), Naples (1 370), la Toscane (1334). Au point de vue des professions, on compte 44 594 industriels (c'est-à-dire ouvriers ou terrassiers), 12 241 commerçants, 12193 agriculteurs.
Les Maltais sont au nombre de 10 330, dont 1 867 seulement nés à Malte; il y a parmi eux 3768 industriels, 3 742 commerçants, 600 agriculteurs. Les autres éléments européens sont en nombres négligeables 26. Et voici qu'après s'être plaint du « péril sicilien », on se plaint maintenant que la main-d'œuvre se fait plus rare et plus chère, au moment même où on en a grand besoin pour les travaux publics, les exploitations de phosphates et les mines. Les Italiens viennent en moins grand nombre, et les Tripolitains ou Soudanais ont été chassés par la «medjba». Gela prouve que le concours de l'élément étranger nous est nécessaire, aussi bien en Tunisie qu'en Algérie ; il faut donc s'efforcer, non de décourager l'immigration étrangère, mais d'accroître par tous les moyens l'immigration française, qui lui sert de contre poids. Peut-être aussi pourrait-on attirer des Espagnols en Tunisie, où leur présence n'aurait pas plus d'inconvénients que celle des Italiens dans la province d'Oran 27.

Notes :
  1. Pour l'Algérie, voir Bulletin Officiel du Gouvernement Général de l'Algérie 1907, n° 1843, p. 653-714; - Statistique générale de l'Algérie, année 1905, Annexe (Alger, 1906, in- 8) ; - Exposé de la situation générale des Territoires du Sud, année 1906 (Alger, 1907, in-8), p. 22-26; - V. Démontés, Le peuple algérien. Essais de démographie algérienne (Alger, 1906, in-8; voir XVIe Bibliographie 1906, n° 793 F).
  2. Nous donnons pour le recensement de 1901 les chiffres rectifiés par le décret du 6 septembre 1902, tels qu'ils figurent au Tableau des Communes de l'Algérie de 1902 ; ces chiffres comprennent les quelque 62 000 hab. de l'Extrême-Sud oranais et du Touat. Ils diffèrent légèrement de ceux donnés dans la Chronique des Annales de Géographie, XI, 1902, p. 91-92.
  3. Ce chiffre se réduit à 373 000, si l'on déduit 55000 hommes de troupes environ, non recensés en 1901.
  4. Expose de la situation des Territoires du Sud, p. 22.
  5. Les chiffres donnés dans les pages qui suivent s'appliquent à la population municipale et comprennent les Territoires du Sud.
  6. V. DEMONTES, ouvr. cité, p. 136 et suiv.
  7. Il y a dans cette catégorie 32 353 individus d'origine espagnole, 12 221 d'origine italienne, 4 716 d'origine maltaise et 1 508 d'origine diverse européenne.
  8. V. DEMONTES, ouvr. cité, p. 25 et suiv.
  9. Ibid., p. 223.
  10. Ibid., p. 304.
  11. Augustin Bernard, La colonisation et le peuplement de l'Algérie d'après une enquête récente (Annales de Géographie, XVI, 1907, p. 320-336).
  12. Au lieu du chiffre provisoire de 619000 (voir Augustin Bernard, art. cité, p. 334, note 1).
  13. Les répartitions statistiques relatives au sexe, à l'âge, à l'état civil et à la profession des individus recensés figureront dans la Statistique générale de l'Algérie en 1906, qui n'a pas encore paru.
  14. V. DEMONTES, ouvr. cité, p. 73.
  15. Gouvernement général de l'Algérie, Direction de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation, Enquête sur Les Résultats de la Colonisation Officielle de 1871 à 1895. Rapport ... par Mr de Peyerimhoff (Alger, 1906), I, p. 204.
  16. V. Démontés, ouvr. cité, p. 250.
  17. Ibid., p. 323.
  18. lbid., p. 250.
  19. Il y a en Algérie 6 villes de plus de 20 000 hab., dont 2 de plus de 100 000 hab. Ces villes sont les suivantes :
    Alger : 105 908 Européens et 32 332 Indigènes : 138 240 Personnes
    Oran : 84 203 Européens et 16 296 Indigènes 100 499 Personnes
    Constantine : 25 310 Européens et 21 496 Indigènes 46 806 Personnes
    Bône : 28 120 Européens et 7 884 Indigènes 36 004 Personnes
    Sidi-Bel-Abbès : 18 197 Européens et 6 297 Indigènes 24 494 Personnes
    Tlemcen : 9 493 Européens et 14 567 Indigènes 24 060 Personnes
    Viennent ensuite : Mostaganem (19 528 hab.), Mascara (18 989), Blida (16 866), Philippeville (16 539), Sétif (12 261), Bougie (10 419). Ces chiffres ne comprennent que la population agglomérée au chef-lieu de la commune.
  20. Ministère des Affaires étrangères, Rapport au Président de la République sur la situation de la Tunisie en 1906, Statistique générale de la Tunisie (1906), Tunis, 1907, p. 456-451. La « medjba », ou capitation, frappe : 1° tous les sujets indigènes mâles du Bey, sauf ceux nés et résidant à Tunis, Sousse, Kairouan, Monastir et Sfax; 2° les Musulmans étrangers établis sur le territoire de la Régence. On estime que, pour avoir le chiffre approximatif de la population musulmane, il faut multiplier par 5 le nombre des imposés à la « medjba ».
  21. Rapport au Président..., p. 458-461.
  22. Voir Bulletin de la Direction de l'Agriculture, du Commerce et de la Colonisation de la Régence de Tunis, 2° trim. 1907, n° 43, p. 167-229.
  23. Il est vrai qu'en Tunisie il faut tenir compte de la grosse ville de Tunis, qui entre pour une part très forte dans la densité.
  24. Gaston Loth, Le peuplement italien en Tunisie et en Algérie (Paris, 1903, -8). - Voir Augustin Bernard, Le peuplement italien en Tunisie et en Algérie par Gaston Loth (Annales de Géographie, XIV, 1905, p. 167-170).
  25. Rapport sur la situation de la Tunisie en 1906, p. 398-399. — Voir MINISTERO DEGLI AFFARI ESTERI, COMMISSARIATO DELL' EMIGRAZIONE, Emigrazione e colonie. Raccolta di rapporti dei RR. Agenti diplomatici e consolari. Vol. II. Asia- Africa- Oceania (Roma, 1906; voir XVIe Bibliographie 1906, n° 596).
  26. D'après les renseignements que nous devons à l'obligeance de Mr Victor Serres, contrôleur civil attaché à la Résidence, la population des principales villes de la Tunisie est estimée comme suit :
    Tunis : 100 000 Musulmans, 43 000 Israélites et 61 497 Européens : 204 497 Personnes
    Sfax : 60 000 Musulmans, 2 703 Israélites et 6 366 Européens : 69 069 Personnes
    Sousse : 12 454 Musulmans, 3 134 Israélites et 5 241 Européens : 20 829 Personnes
    Bizerte : 9 500 Musulmans, 1 009 Israélites et 7 585 Européens : 18 094 Personnes
    Sur la population de Tunis, voir Сн. Monchicourt, La régence de Tunis (Annales de Géographie, Xlll, 1904, p. 145-170). Mr Monchicourt attribuait à Tunis, en 1901, 173 000 hab., dont 80 730 Musulmans, 39 230 Israélites et 55 000 Européens.
  27. Quant au Maroc, « tierce partie » de la Berbérie, où il ne saurait s'agir de recensement, les judicieuses considérations du capitaine N. Larras, La population du Maroc (La Géographie, ХШ, 1906, p. 337-348) ramène très justement, selon nous, l'évaluation de la population indigène à 4 ou 5 millions de Musulmans, auxquels il faut ajouter environ 300 000 Israélites et 8 000 Européens, dont 7 000 à. Tanger.
Source :
Augustin Bernard. Le recensement de 1906 en Algérie et en Tunisie
In: Annales de Géographie. 1908, t. 17, n°91. pp. 24-33.
doi : 10.3406/geo.1908.18205
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1908_num_17_91_18205


  1. History of modern Tunisia, Jean-François MARTIN
  2. The emigration of French in Tunisia, Maurice WOLKOWITSCH
  3. Les Italiens en Tunisie, de Henri DE MONTETY
  4. Le recensement de 1906 en Algérie et en Tunisie, de Augustin BERNARD
  5. Les données du problème tunisien, de Henri DE MONTETY
  6. Evolution et comportement démographiques des Juifs de Tunisie sous le protectorat français (1881-1956), de Jacques TAIEB
  7. Juifs du Maghreb : onomastique et langue, une composante berbère ?, de Jacques TAIEB
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